MFAO : Le risque
Les mois, les jours qui nous restent jusqu’aux prétendues élections présidentielles (on a le droit de se demander s’il s’agit réellement d’élections présidentielles) sont cruciaux pour notre pays. Et on entend parfois des déclarations qui, si elles pouvaient se traduire dans le comportement réel, seraient une très bonne chose, des déclarations du genre « S’il faut mourir pour l’instauration de la démocratie dans mon pays, je suis prêt ». Il faut juste que nous dépassions le stade du slogan « La patrie ou la mort... ». On l’a entendu dans d’autres pays, en d’autres temps et on sait comment le slogan s’est traduit dans les faits. Parfois, la patrie ou la mort, c’est simplement la mort des autres, la mort que l’on est disposé à donner à ceux qui ne vous laissent pas vous emparer de la patrie à vos propres profits. Est-ce bien là le sens du mot « patrie »?
Dans un conte de chez nous, il est question de pirogues douées d’intelligence et donc de parole qui sans conducteur, amènent les voyageurs au pays des merveilles. Seulement, certaines de ces pirogues, malicieusement, prennent plaisir à noyer leurs passagers ou à les conduire en enfer. C’est pourquoi il est recommandé aux voyageurs de faire attention à ne pas monter dans celles qui crient : « Va som! Va som! » (« Prends-moi! Prends-moi! ») Il s’agit, bien sûr, d’une mise en garde contre les discours ensorceleurs, démagogiques, si l’on veut.
L’un de nos problèmes est que nous aimons bien faire prendre le risque aux autres et osons très rarement le prendre nous-mêmes. Quand on pense à tous les morts, à tous les exilés qui, sans l’avoir voulu, ont dû quitter des êtres chers, leurs maisons, leurs biens...parfois sans aucun espoir de les retrouver, on se demande s’il n’existe pas trois catégories de Togolais :
1° ceux qui s’engagent sans calculer, sans nullement envisager les possibilités de profiter personnellement des avantages, matériels et autres que pourraient leur rapporter les risques qu’ils prennent pour le salut de la patrie, écoutant parfois un peu trop naïvement les « Va som! Va som! »
2°ceux qui prennent les mêmes risques ou presque en calculant bien les bénéfices qu’ils peuvent en tirer si l’entreprise réussit,
3° ceux qui enfin ne prennent pas du tout de risque ou qui en prennent le moins possible, jouant au besoin les « Va som! Va som! », en calculant bien les avantages qu’ils peuvent tirer des risques pris par les autres, les entraînant intentionnellement vers l’abîme pour en profiter.
Il est évident qu’un jour, tôt ou tard, chacun peut changer de catégorie, ceux qui au départ prenaient des risques sans calcul s’apercevant que d’autres se nourrissent des sacrifices auxquels ils consentent sans calcul, se demandant si ces autres ne les traitent pas un peu comme des cons. Et, le risque (je veux dire pour notre pays ) n’est-ce pas que de moins en moins de Togolais acceptent de prendre de risque sur le plan politique ? Or, on ne saurait rien faire pour réellement changer la situation sans prendre de risque.
Dans l’Afrique du Sud de l’apartheid où il était rigoureusement interdit aux Noirs et dans une certaine mesure aux Métis et aux Indiens de s’asseoir sur certains bancs, d’entrer dans certains bars, de voyager à bord de certains bus, de se baigner sur certaines plages etc., des citoyens de toutes couleurs bravaient les lois de la ségrégation raciale en s’opposant par leurs actes à ces interdictions, en prenant le risque de se faire arrêter et conduire en prison. Ils le faisaient, non pas pour les avantages matériels immédiats qu’ils pouvaient en tirer, ni pour passer pour des héros aux yeux de leur entourage. Mais pour la cause, rien que la cause.
Il faut imaginer combien d’anonymes étaient jetés en prison, combien avaient été injustement maltraités, avaient perdu des biens et même leur vie au cours des manifestations dans cette lutte contre l’apartheid, sans penser le moins du monde que dans l’immédiat ou à l’avenir, qui que ce soit leur décernerait une médaille de bravoure pour leurs actes héroïques et patriotiques, encore moins les récompenserait par des biens matériels ou des postes dans les institutions.
Il faut imaginer aussi combien de gens au début, auraient bien voulu suivre les militants anti-apartheid, se ranger dans leur catégorie, mais avaient peur, ou encore calculaient les avantages qu’ils pouvaient tirer de telle ou telle situation, puis qui finalement, ne voyant plus que la cause, rien que la cause, avaient décidé de suivre le mouvement quoi qu’il en soit, quoi qu’il advienne, quoi que cela leur coûte : c’est ainsi que le nombre de ceux qui prenaient les risques vraiment sans calcul s’était accru. Et c’est aussi de cette manière que la cause avait pu triompher. L’on peut dire que le même phénomène s’était produit au Togo sous la colonisation, comme dans d’autres pays sous domination dans l’histoire de la lutte pour la libération nationale.
Notre inquiétude est qu’un phénomène en sens inverse se produise aujourd’hui au Togo : que de plus en plus de Togolais abandonnent leur foi au changement démocratique, abandonnent la lutte pour un retournement de veste intéressé. Évidemment, lorsque l’on commet un tel retournement, il n’est pas très difficile d’inventer, de trouver des arguments pour se justifier, des arguments du genre :
« Je luttais contre le dictateur et non pas pour l’accession de tel ou tel au pouvoir à sa place et maintenant que le dictateur est parti, même si c’est son clan qui est resté au pouvoir par la fraude et les massacres, pourquoi n’accepterais-je pas la démocratie que ce clan nous offre ? ». Ou encore « Il fallait des gens pour faire des réformes aux côtés des membres du clan de l’ancien dictateur et moi je me suis dévoué... »
Qui pourrait dire à ceux qui tiennent de tels propos que leur sincérité ressemble plutôt à celle du lion, du renard, du loup, de l’ours...de « tous les gens querelleurs », les prédateurs si l’on veut, qui, comme dans la fable de La Fontaine, Les animaux malades de la peste, peuvent être « de petits saints ». Alors, le risque demeure seulement pour les ânes sur qui on criera haro, que l’on dévorera, que l’on dévouera, au sens propre comme dans la fable citée, ou au sens figuré.
Sauf que les « petits saints », peut-être pas tous, mais certains d’entre eux, se regardant dans le miroir auraient du mal à réprimer quelques grimaces. Vous pouvez imaginer le sens de ces grimaces.
Faut-il penser que c’est leur risque à eux ?
Il y a quelques jours, dans le domaine sportif, nous avons vu un grand joueur prendre le risque de tricher pour permettre à son pays d’être qualifié (quel honneur! quelle fierté! quelle joie !) au Mondial en 2010 en Afrique du Sud. Mais la tricherie ayant été révélée aux yeux du monde entier, cet honneur s’est changé en honte, la fierté en tête basse, la joie en embarras (pour le tricheur ou pour son pays?).
Dans tous les cas, le tricheur, petit saint à sa manière, a exprimé ses remords...Pense-t-on que cela puisse changer quoi que ce soit au mal qui a déjà été commis? Même si, toujours comme dans la fable, des gens se sont faits les avocats du petit saint : « T.H. n’est pas un tricheur », entend-on çà et là. Peut-être, dans son for intérieur, T.H. se dit-il : « Quand j’aurai fait gagner la Coupe du Monde à mon pays, ma tricherie de novembre 2009 sera vite oubliée ».
Au Togo, sur un plan plus grave que celui du sportif tricheur, nous avons un petit saint du même type qui, peut-être lui aussi, se dit : « Quand j’aurai gagné en 2010, je ferai beaucoup de bien et l’on oubliera mes macabres tricheries des années 2005 à 2009. »
Combien de petits saints togolais réfléchissent comme lui, adeptes du principe de la fin qui justifie les moyens, prenant le risque, non pas de mentir au peuple togolais, mais de se mentir à eux-mêmes?
Le bon risque est là devant nous : celui de l’Union Sacrée des opposants au régime Gnassingbé, le risque de l’unité pour la bonne cause. Et c’est ce risque-là que propose le MFAO.
La question que chacun doit se poser est alors : « Que perdrais-je en m’y engageant ? »
Sénouvo Agbota ZINSOU
|