LE MFAO : Pourquoi l’opposition togolaise part-elle toujours perdante?
Sous la plume de son Premier Secrétaire, Emmanuel Gu-Konu, la CDPA-BT a publié une déclaration à laquelle, à mon avis, les Togolais qui souhaitent vraiment le changement doivent prêter attention, à commencer par les premiers concernés, c’est-à-dire ceux qui ont pris part aux dernières négociations de Ouaga qui ont, comme d’habitude, abouti à un accord qui vient largement conforter le régime, non seulement dans ses efforts pour se donner une légitimité qu’il sait ne pas tirer des urnes, mais aussi dans son dessein de se maintenir en place.
J’aurais pu intituler cet article : «pourquoi l’UFC et le CAR courent-ils à Ouaga en 2009 pour rien, comme le COD 2 avait couru à Ouaga en 1992, en vain? »
Nous connaissons tous la nature du pouvoir que nous avons en face de nous : essentiellement basé sur la force militaire, il est prêt à tous les actes de répression les plus sanglants.
Il faut avoir la mémoire courte pour ne pas citer ici les coups d’Etat et les coups de force qu’a connus le Togo depuis 1963, dont le dernier en date est celui de février 2005 perpétré par Faure Gnassingbé, la mémoire courte pour ne pas penser aux massacres dont le plus récent est celui d’avril 2005, la mémoire courte pour ne pas évoquer les assassinats politiques dont le dernier date seulement d’un an : celui d’Atsutsé Agbobli.
En plus le régime a la main mise sur tout ce qui constitue l’appareil de l’Etat, y compris les institutions chargées de l’organisation des élections et de la proclamation de leurs résultats. Ce régime s’est taillé par les moyens que l’on connaît, une majorité confortable à l’Assemblée Nationale et peut, ne modifier les textes de loi de la République que dans le sens où cela l’arrange. Il dispose des moyens de se payer des experts en matière d’escroqueries juridiques, du genre Debbasch, pour lui fabriquer les textes qui l’avantagent. Ou des stratèges militaires étrangers : les visites autrefois fréquentes à Eyadema d’un général Jeannou Lacaze étaient-elles de pure courtoisie ?
N’oublions pas que ce régime a plus d’un tour dans son sac, comme celui de la fusillade chez Kpatcha Gnassingbé et son arrestation pour complot contre la sûreté de l’Etat. Tant pis si cette opération a coûté la vie à des citoyens innocents. Enfin, ce régime, par-dessus tout, est appuyé par un réseau extérieur très puissant, avec la France en tête, qui se comporte comme un syndicat de dirigeants défendant bec et ongles ses privilèges, ses intérêts. Tout cela ne constitue un secret pour personne.
Alors, comment ne pouvons-nous pas nous poser simplement la question de savoir où est notre propre force?
Il est clair que ce n’est ni dans les institutions actuellement en place, ni dans les textes constitutionnels actuels, taillés sur mesure pour Eyadema et puis pour son fils, ni dans l’Assemblée Nationale élue d’après un code électoral dont nous avons, en 2007 déjà, dénoncé l’iniquité qu’il faut la chercher, cette force.
C’est encore moins, et c’est là que j’en viens à cet énième accord de Ouaga, dans le réseau extérieur, a priori favorable au régime que nous pourrons la trouver. L’erreur, bien sûr, est d’aller la chercher là où elle ne se trouve pas.
L’illusion fatale est de croire que l’on puisse négocier quoi que ce soit avec le régime dans ces cadres et dans l’état actuel de l’opposition qui ne pèse pas lourd.
Dans son état d’émiettement et de délabrement actuels, avec toutes les trahisons dont certains de ses dirigeants se sont rendus coupables, avec les erreurs accumulées sans une autocritique qui permettrait de rectifier le tir, cette opposition donc, dans son état actuel ne représente pas la masse du peuple togolais. Elle ne représente que les hommes à la tête des partis, faibles, manipulables et maintes fois manipulés, porteurs d’échecs à répétition, notoirement incapables, qui finissent toujours par plier devant le régime.
Comment voulez-vous donc qu’une telle opposition aille négocier avec un pouvoir qui possède tous ces atouts que nous venons de citer?
Or, dans son histoire, le peuple togolais a pu s’imposer au pouvoir. Que l’on songe à la victoire historique de 1958 sur le pouvoir colonial. Que l’on songe, plus proche de nous dans le temps, à la grève générale de 1992 qui n’a pas abouti par la faute de ces mêmes dirigeants de l’opposition tels que je viens de les décrire. Nous pouvons dire que ce peuple avait, quant à lui, en 1992 comme en 1958 , rempli son contrat, joué son rôle dans la partition : résister.
On lui demandait de résister et il avait donné la preuve qu’il en était capable. Ce n’est pas un petit sacrifice que de risquer volontairement de perdre son emploi, renoncer à se rendre à son atelier, bref accepter de vivre sans son salaire quotidien ou mensuel pendant huit mois, et donc se livrer à la pure débrouillardise et se recommander à Dieu pour trouver son pain quotidien. Ceux qui avaient failli à leur devoir, c’étaient ces dirigeants qui manquaient de stratégie pour faire aboutir cette grève, qui s’étaient juste contentés de tirer leur épingle du jeu en allant à Ouaga, déjà en 1992.
Or, aujourd’hui, ce sont presque les mêmes ( surtout avec la même idée que le réseau extérieur, plutôt favorable au pouvoir pourrait résoudre nos problèmes à notre place ) qui sont allés dans la même capitale burkinabé, chercher un accord du même genre, auprès du même Blaise Compaoré, pour des élections dans des conditions similaires à celles de 1992, qu’Eyadema Gnassingbé avait gagnées, de la même manière que Faure Gnassingbé gagnera celles prochaines de 2010, sûrement si le même comportement se maintient au sein de l’opposition. Et franchement, croient-ils, peuvent-ils nous faire croire que le résultat de Ouaga 2009 sera différent de celui de Ouaga 92?
J’ajouterai ceci : parmi les démarches les plus ridicules de celui qui est considéré comme l’opposant historique au régime du Togo, Gilchrist Olympio, figure son recours à Alain Joyandet, ministre français de la Coopération pour obtenir de Paris d’être autorisé à se présenter à l’élection présidentielle dans un pays dont son père a été, non seulement le premier Président, mais aussi l’un des champions de la lutte pour l’indépendance, celui que l’immense majorité des Togolais considère comme le Père de la nation togolaise. Et il n’y a rien de plus aberrant que cette image dans une certaine presse de Gilchrist Olympio, le sourire béat, aux côtés de Joyandet, avec cette légende : « Les rapports sont au beau fixe... »
Du reste, que la Communauté Sant’ Egidio , dans ses préoccupations purement humaines et spirituelles, organise une rencontre entre le fils de l’assassin du 13 janvier et le fils de la victime en vue de les réconcilier l’un avec l’autre, est une affaire strictement individuelle et familiale.
Tout le problème, en ce qui concerne le peuple togolais, c’est l’exploitation politique que le chef du RPT, doué d’une capacité machiavélique d’anticipation qu’il faut lui reconnaître, avait prévu de faire de cette rencontre, exploitation que malheureusement, le chef de l’UCF n’avait pas été capable de prévoir.
Avec ce genre de comportements des dirigeants de l’opposition, ne nous étonnons pas si, après 2010, Faure Gnassingbé maintenu au pouvoir, nous joue le même coup que celui joué par Tandja au peuple nigérien : une mascarade de référendum pour confisquer le pouvoir pour toujours.
Or, Tandja avait été de ceux qui avaient installé Faure Gnassingbé à la tête de l’Etat togolais. Et Tandja, comme Compaoré, fait partie du réseau dont nous parlons et dont la tête de pont en Afrique, jusqu’en juin dernier, était Bongo.
Peut-on évoquer le nom de ce dernier sans se référer à ce qui se passe actuellement au Gabon où le fils était, depuis bien longtemps, programmé pour succéder au père?
Deux éléments de cette actualité brûlante doivent nous édifier : le fait que « la France dispose d'une base militaire à Libreville, avec un millier d'hommes » et que des installations du groupe pétrolier français Total et du groupe franco-américain Schlumberger y ont aussi été attaquées .
Dans un pays comme le Gabon qui n’a jamais été en guerre contre un Etat étranger et qui n’est nullement menacé par une éventuelle agression extérieure, que font ces soldats français au Gabon, s’ils n’y sont pas juste pour soutenir le régime du clan Bongo qui assure sur place la défense des intérêts de Paris?
Et, la démonstration n’est-elle pas faite que l’exploitation du pétrole et des autres matières premières gabonaises ne profitent guère au peuple gabonais mais au clan installé au pouvoir et à une poignée d’hommes d’affaires et politiciens français?
Il y a peut-être d’autres explications à la colère des Gabonais à l’annonce des résultats proclamant Ali Bongo élu, mais les deux principales sont celles-là : aucun peuple ne peut subir indéfiniment la loi d’une puissance étrangère qui lui impose son gouvernement et aucun peuple ne peut accepter que ses richesses profitent exclusivement à une minorité clanique et à une puissance étrangère.
On entend par-ci, par-là, des déclarations de ministres français, celle de Joyandet et celle de Kouchner en particulier, que la France est neutre, que la France appelle au calme...N’est-il pas français de dire qu’il n’y a pas de fumée sans feu?
Paris allume le feu d’abord, depuis des décennies d’exploitation des richesses du Gabon et appelle au calme, aujourd’hui.
C’est trop facile. Est-il encore nécessaire de montrer les similitudes entre les cas gabonais et togolais?
En 2005, après les déclarations de Chirac pour appuyer la transmission du pouvoir du défunt Eyadema, « ami de la France » selon ses propres termes, à son fils, et le rôle joué par Paris dans la sanglante mascarade des 24 et 25 avril, le peuple togolais avait élevé des protestations indignées contre la France, protestations qui avaient parfois pris l’allure de véritables injures à l’égard du Chef de l’Etat français.
En juin dernier, alors qu’il s’était rendu aux obsèques de Bongo, Sarkozy a été proprement hué par des manifestants à Libreville. Faut-il rappeler aussi l’hostilité à l’égard de Paris des «jeunes patriotes » d’Abidjan à l’issue du coup d’Etat qui a dégénéré en conflit ouvert avec la France, dans lequel ces jeunes Ivoiriens, ivres de colère, les mains nues, voulaient en découdre avec les militaires français pourtant puissamment armés, sans compter d’autres expressions du mécontentement anti-français aussi bien de la part des populations que des intellectuels africains ?
Si ces manifestations, à Lomé comme à Libreville et Port-Gentil, à Abidjan comme ailleurs en Afrique n’ont pas suffisamment instruit les autorités françaises sur le crédit réel de Paris en Afrique et sur le genre de discours que ce crédit lui permet, ou ne lui permet pas de tenir, notamment en matière de neutralité, le genre de rôle qu’il lui permet de jouer ou de ne pas essayer de jouer, notamment en matière d’appel au calme, on peut penser que Paris a encore beaucoup de chemin à parcourir avant de parvenir à des relations sereines et de respect mutuel avec les peuples des pays que certains journalistes se plaisent (on ne sait pour quelles raisons ) à appeler les « anciennes colonies françaises ».
Il viendra bien un temps où, ni les hommes maintenus sur les bases militaires françaises, ni les pouvoirs que Paris a aidés à se mettre en place au mépris de la volonté des peuples ne suffiront plus pour garantir les intérêts de la France, ni la sécurité des citoyens français en Afrique. Ce n’est pas ce que nous souhaitons, mais il est évident que les peuples africains ne sont pas dupes et ne se laisseront pas indéfiniment exploiter.
Le changement envisagé au Togo, pour les Togolais, doit entrer dans une vision panafricaine démocratique. Je comprends mal dans ces conditions que des responsables de partis se réclamant d’une convention démocratique des peuples africains (ou convergence panafricaine des peuples, c’est tout pareil) s’allient à des pouvoirs dont le principe même est l’étroitesse de vue et d’esprit, réduisant l’avenir d’une nation et par-delà, celui d’un continent, non pas à un quelconque avenir, mais à la défense des intérêts immédiats de leur propre clan, comme c’est le cas au Togo et au Gabon.
En fait, quelle est la nature du régime gabonais, de Bongo 1er à Bongo 2 ? Le fils et le père n’avaient-ils pas envisagé en 1986, alors que ce dernier venait d’être « réélu », avec 99, 97% des voix, d’instaurer une monarchie héréditaire téké(3) en lieu et place de la République gabonaise ? N’ont-ils pas eu recours à Chirac pour les conseiller en ce sens ?
Et, à défaut de proclamer publiquement ce pouvoir dynastique rêvé, quels plans avaient été élaborés, en secret, pour le réaliser de manière détournée, (l’exemple de la bouffonnerie de Bokassa ayant peut-être servi à quelque chose) ? Pauvre Afrique !
On peut se poser les mêmes questions concernant le Togo : nous sommes dans tous les régimes que l’on veut, sauf dans un régime républicain. Et ceux qui avaient recommandé un pouvoir fort, c’est-à-dire la dictature aux dirigeants africains et les avaient aidés à le mettre en place et à le maintenir, sous couleur de stabilité, ne tarissent pas d’imagination et sont toujours à l’œuvre !
Et qui sait si cette conception du pouvoir héréditaire déjà appliquée en RDC, au Togo, au Gabon, en attendant de l’être au Sénégal, en Libye, en Egypte, au Zimbabwe… n’a pas été préparée dans les mêmes laboratoires que ceux d’où nous sont sorties les dictatures ? Attendons-nous au pire au Togo, après 2010 si…
Pour arrêter cette machine à étouffer l’expression de la volonté du peuple pour mieux l’exploiter, il y a, à mon avis deux types de démarches à faire:
Le premier peut se résumer sous la notion de rupture : rupture dans les méthodes de négociation avec le régime, rupture avec le réseau extérieur (France, en tête, suivie du Burkina, en dernière analyse favorable à l’adversaire que nous prétendons combattre), rupture avec les hommes qui se sont maintenus à la tête des partis malgré les erreurs accumulées, les échecs répétés qui nous ont conduits dans la situation actuelle.
Le deuxième type de démarches sera d’aller chercher la force de l’opposition togolaise là où elle se trouve réellement, c’est-à-dire dans le peuple, mais cette fois, nourris de l’expérience de 1992, après avoir mûrement réfléchi à la stratégie de mobilisation pour que le peuple devienne réellement une force et non un moyen dont se servent quelques-uns pour parvenir à leurs fins égoïstes, pour jouer leurs petits numéros.
Rassembler, haranguer les foules dans les meetings, les lancer dans la rue les mains nues contre une soldatesque que l’on sait brutale, les affamer par une grève générale, les pousser à l’exil... sont des comportements qui n’appartiennent pas à une stratégie responsable de mobilisation.
Ces actes que l’on peut, sans aucune hésitation, qualifier d’irréfléchis, sont, à la limite, aussi criminels que ceux commis par le régime inhumain instauré par Eyadema.
Devant l’Histoire, les leaders de l’opposition qui s’y sont livrés, surtout ceux qui, après les avoir commis, après avoir jeté le peuple à nouveau dans les chaînes de la dictature et après l’avoir plongé dans la misère, sont allés collaborer avec le régime, seront tenus pour responsables.
La proposition d’une refonte de l’opposition et des réformes en son sein, incluant l’élaboration d’une stratégie nouvelle, l’avènement d’hommes nouveaux, faite par le Mouvement de la Force Alternative d’Opposition ( MFAO ) est claire sur ce sujet.
Sans cela, la soi-disant opposition togolaise partira toujours perdante, que ce soit dans les négociations, ou dans les élections. Il n’y a pas d’illusions à se faire à ce sujet !
Mais si nous retrouvons notre vraie force, celle du peuple, nous gagnerons. Bien comprise, la vision du MFAO pour le Togo, n’est qu’une étape de la libération réelle et du changement démocratique envisagés pour l’Afrique.
Sénouvo Agbota ZINSOU
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