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Mardi, 7 Septembre 2010
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POINT DE LA SITUATION 22 SEPTEMBRE 1998

Le document ci-après est un document ancien. Il date du 22 septembre 1998. C’est un point de la situation politique fait par la CDPA-BT au lendemain du coup de force électoral de juin 1998 et avant le début du dialogue inter togolais de 1999-2002. On parlait alors de « guérilla politique » et de « guérilla diplomatique ». Le document éclaire certains aspects de l’évolution de la situation politique togolaise depuis les élections du 14 octobre 2007.



Ce document examine la situation politique à trois niveau : au niveau du régime autocratique, au niveau de l'opposition et des partis d'opposition et au niveau des masses populaires. C'est volontairement qu'il ne parle pas de la situation économique et sociale parce que celle-ci est restée ce qu'elle est avant les élections. La seule chose qu'il faut dire à son sujet est qu'elle continuera de se dégrader parce que le nouveau gouvernement issu de ces «élections» ne parviendra pas à résoudre les problèmes qui contribuent à cette dégradation de la situation socio-économique du pays. Au contraire, il les aggravera et cette aggravation sera fonction du durcissement du régime.

1- Au niveau du régime

Depuis les élections présidentielles, la situation politique sous l'angle du pouvoir est marquée par un certain nombre d'événements qui indiquent clairement le sens dans lequel le régime évolue et va continuer d'évoluer.
La confiscation des documents du scrutin le 21 juin au soir, avec l'annonce de la «victoire» d'Eyadema par son ministre de l'intérieur. La démission forcée de la CEN, qui n'était même pas une institution indépendante du régime, démission montée par le ministre de l'intérieur pour permettre la réalisation du coup de force électoral amorcé le 21 juin au soir. La proclamation en toute illégalité des résultats le 24 juin à l'avantage du régime par le ministre de l'intérieur, en dépit des protestations des partis de l'opposition et en dépit des indignations des observateurs de l'Union Européenne. La validation du coup de force électoral par la Cour constitutionnelle le 10 juillet 1998 et la prestation de serment par Eyadema le 24 juillet 1998. Dès le lendemain de la proclamation illégale des résultats, interdiction des manifestations de rue et intensification des méthodes d'intimidation pour dissuader toute velléité d'agitation politique. La fusillade du 16 août et le mitraillage et saccage des domiciles de quelques responsables de l'opposition se situent dans le cadre de cette politique d'intimidation. Enfin, la formation du gouvernement dont la composition souligne la volonté du régime de poursuivre le système autocratique par le régime de terreur.

Ces faits indiquent clairement un durcissement et montrent que la fameuse main tendue n'est qu'une main de bois. Depuis la formation du gouvernement, tout se passe comme avant. La totalité du pouvoir est confisquée au profit d'Eyadema et de son parti. L'Assemblée continue son train-train, loin des problèmes politiques réels du pays et des problèmes quotidiens de la population. Les média publics sont toujours monopolisés par le régime ; la presse privée est en liberté surveillée ; la population est toujours sous contrôle strict. Les exactions se poursuivent, étroitement associées à la corruption. On est toujours loin de l'État de droit et du système démocratique auxquels aspirent les Togolais.




2- Au niveau de l'opposition

Comme on le sait, la majorité des partis de l'opposition avait décidé d'aller aux élections en sachant très bien que les conditions de la transparence n'étaient pas réunies. En plus, elle avait décidé d'y aller, non pas sur la base d'une candidature unique, mais en rangs dispersés.
Chacun des candidats a appelé ainsi la population à voter massivement pour lui contre les autres candidats de l'opposition, en lui faisant croire qu'il allait «battre Eyadema». Pour une fois encore, les leaders de l'opposition ont ainsi utilisé le refus massif du régime par la population pour essayer d'atteindre des objectifs sans aucun rapport avec la volonté populaire de changement qui est la cause première du soulèvement populaire d'octobre 1990.

Le coup de force électoral a rassemblé l'opposition dans une union de façade autour de Gilchrist Olympio donné pour vainqueur des élections. Certains sont allés même jusqu'à proclamer que «le peuple nous a donné un leader !». On ne veut pas donner à Gilchrist le sentiment qu'on lui met des bâtons dans les roues. L'UFC, de son côté, a cru qu'elle détient, seul désormais, toutes les cartes de la situation, et qu'il lui revient alors de décider seul de ce que l'opposition doit faire et ne doit pas faire. Gilchrist a ainsi déclaré sans hésiter qu'il se comporte, lui, comme un chef d'entreprise, montrant ainsi qu'il croit peut-être qu'un parti politique est une entreprise capitaliste.

Tout cela s'est traduit par une incapacité totale de l'opposition à se donner une stratégie cohérente pour faire face aux problèmes de la situation post-électorale. Les actions menées jusqu'à présent en réponse au coup de force électoral ne sont ainsi qu'une suite d'improvisations unilatéralement décidées par l'UFC, qui à chaque fois, a mis les autres partis au pied du mur. Et ces improvisations ont toutes été à chaque fois autant de sources de conflits qui ont renforcé les divisions antérieures, en particulier au sein du «groupe des 8». De plus, toutes ces actions improvisées sont restées des actions de protestation, sans perspectives nouvelles pour la lutte. Au total, l'opposition est restée profondément divisée.

La capacité de l'opposition à réactiver la lutte contre le régime est inhibée depuis les élections par une solide croyance que la solution aux problèmes posés par le scrutin viendra de l'extérieur, et ne peut venir que de l'extérieur. Au lieu d'un effort pour imaginer une politique d'opposition autonome et mobiliser réellement la population sur cette politique, tout l'espoir est placé dans l'Union européenne.

Ainsi, avant la validation du coup de force électoral par la Cour constitutionnelle, nombre de leaders de l'opposition nourrissait sérieusement la conviction que l'UE allait exercer une pression sur Eyadema pour l'obliger à démissionner ou à recommencer les élections. Depuis, on n'a pas cessé de glisser vers un profil plus bas. On s'est ainsi rabattu sur l'idée suivant laquelle l'UE allait prendre des sanctions contre le Togo. On avait alors pensé que la sanction serait l'exclusion du Togo des ACP-UE. On y croit maintenant de moins en moins, sans abandonner la conviction selon laquelle le salut ne peut venir que de l'extérieur.

La formation du gouvernement a enlevé beaucoup d'illusions sans changer la vision. Agboyibo, Ayeva et Gilchrist se sont envolés la semaine dernière pour Bruxelles, les deux premiers pour aller défendre leur idée de «gouvernement de crise» et le troisième pour aller plaider sa cause contre Eyadema. Toujours cette conviction que le salut ne peut venir que de l'extérieur. En attendant, la masse de la population, avec toute sa capacité potentielle d'action, attend, sans informations, sans perspective et sans mots d'ordre mobilisateurs.
Sans doute l'environnement international du problème de la démocratisation en Afrique fait-il une place importante à certaines forces extérieures dans la recherche des solutions possibles. Mais la force de l'opposition et la crédibilité politique de ses leaders se trouvent d'abord dans la force de la masse informée et organisée.

Depuis la formation du nouveau gouvernement, l'opposition donne le sentiment d'être totalement déroutée. Elle est retombée dans une période de calme plat. Plus rien ne bouge. Aucune action concertée, en particulier au niveau du «groupe des 8». Ce groupe ne s'est plus jamais réuni depuis le 20 août 1998. Chacun de ses partis constitutifs semble replié sur lui-même.

L'individuel semble avoir repris le pas sur le collectif. Si bien que la situation actuelle ressemble point pour point à celle qui a suivi les pré-campagnes insensées et le coup d'arrêt de Soudou en 1992, ou celle qui a suivi les élections législatives de 1994.

Ces rappels pour souligner un constat : à l'issue de chaque moment décisif de la lutte contre le régime despotique, l'opposition réagit toujours comme un boxeur sonné qui met du temps pour retrouver ses esprits. Et une fois qu'il se réveille, il oublie ce qui s'est passé et se remet à bouger dans tous les sens et à tourner en rond, toujours enfermé dans une vision du court terme.

Si le «groupe des 8» s'abîme en ce moment dans un calme plat, c'est parce que la quasi totalité des partis qui le constituent y était entrée rien qu'en vue des élections présidentielles, et lui avait assigné comme objectif exclusif : «se battre pour obtenir les conditions pour les élections libres, équitables et transparentes». Tous les efforts pour voir au-delà et structurer le groupe en fonction de perspectives à plus long terme avaient été méthodiquement torpillés. Il n'est pas surprenant qu'une fois les élections terminées le groupe ne parvienne même plus à se réunir, puisqu'il n'a plus d'objet. Il n'a plus en effet rien à faire.

Heureusement, à la veille du scrutin, la conscience encore confuse que les élections seraient d'une façon ou d'une autre un fiasco a fini par donner du crédit à l'idée suivant laquelle il faut arriver à faire émerger du groupe une force capable de faire face aux problèmes inévitables de l'après-élection. Certains partis du groupe s'efforcent donc de travailler dans ce sens. Peut-on espérer qu'une organisation plus structurée et plus conséquente par rapport à l'objectif du changement démocratique naisse des cendres du «groupe des 8» pour imprimer une nouvelle direction à la lutte contre le régime despotique ? En ce moment, on n'a qu'une chance sur cent de réaliser cet espoir. Mais on est tenu de travailler dans ce sens.

L'état d'esprit des masses populaires

A partir du moment où les conditions de la transparence et de l'équité des élections n'étaient pas réunies, l'alternance démocratique était irréalisable. Les partis de l'opposition qui avaient tenu à aller à tout prix aux élections le savaient bien. L'objectif des élections pour eux n'était ainsi pas de «faire partir Eyadema». En décidant d'aller aux urnes, ils entendaient surtout aller se mesurer entre eux, chacun avec l'espoir d'arriver ainsi à affirmer un leadership sur les autres. Bien entendu, il fallait se garder d'expliquer la situation à la population. Il valait mieux lui faire croire qu'on était candidat pour «faire partir Eyadema». C'est le seul moyen de la pousser à se rendre massivement aux urnes.

Quand chacun des candidats rivaux est allé ainsi demander à la population d'aller massivement aux élections voter pour lui pour qu’Eyadéma parte, la masse des Togolais a cru à ce discours. Elle y a cru d'autant plus facilement qu'elle aspire intensément à voir Eyadema quitter le pouvoir. Portée par cette aspiration, elle s'est rendue massivement aux urnes.

D'aucuns ont voulu voir dans ce mouvement de masse l'expression d'une maturité politique, pour se donner une bonne conscience. En réalité, la seule certitude que l'on peut tirer de cette grande confusion et de cette suite de malentendus est que l'immense majorité du peuple togolais a voté contre Eyadema et pour Sylvanus Olympio. Tout le reste n'est que fantasmes et supputations.

Parce qu'on lui avait dit qu'il suffit de se rendre massivement aux urnes pour faire partir Eyadema, et qu'elle est effectivement allée voter massivement contre Eyadema, la population n'a pas compris pourquoi ce dernier est encore là. Et elle a raison. On lui aurait expliqué que les conditions de la transparence et de l'équité du scrutin n'étaient pas réunies, et qu'Eyadema pourrait ne pas partir même si l'on se rendait massivement aux urnes voter contre lui, elle aurait peut-être mieux compris la situation globale, et en conséquence, le coup de force électoral. Et elle aurait même pu réfléchir à l'opportunité d'aller aux urnes dans ces conditions.

Quand on a déclaré que l'on donnait jusqu'au 25 août à Eyadema pour partir, elle s'est sentie confortée dans son espérance. Parce qu'elle avait compris que des hommes armés par l'opposition viendraient de l'extérieur la délivrer d'Eyadema le 25 août. Elle ne se doutait guère qu'elle se faisait des illusions. Les responsables de l'UFC finirent par comprendre le danger du malentendu tragique ainsi créé par la bombe verbale du 25 août. Par la force des choses, ils se rendirent compte que si rien ne se passe le 25 août, leur chef et leur parti serait à jamais discrédités dans l'opinion.

Ils se sont alors mis à parler de «guérilla politique», et de «guérilla diplomatique» en croyant pouvoir contourner la difficulté de cette manière. Mais la grande masse de la population ne s'embarrasse pas de ces subtilités. Son problème, c'est le «départ d'Eyadema» ; et elle continue d'attendre le 25 août avec ferveur.

En fin de compte, les responsables de l'UFC acceptèrent de désamorcer la bombe. Mais faute d'intelligence et de courage politiques, ils ne purent le faire et se contentèrent de repousser le problème du mois d'août au mois de septembre. «Puisque l'UE a convoqué Eyadema pour aller s'expliquer à Bruxelles en septembre, nous lui donnons du temps jusque-là ; mais s'il revient et s'obstine à ne pas partir, alors…» La masse de la population a interprété logiquement ce discours : «au lieu de venir chasser Eyadema le 25 août, on viendra le faire en septembre s'il refuse toujours de partir de lui-même après son retour de Bruxelles.» Et l'on a reporté tout l'espoir sur septembre.

Mais dès avant le 25 août, une fraction de l'opinion s'est mise à douter de la capacité de l'opposition à faire partir Eyadema. «Nous attendons celui qui viendra encore nous dire d'aller voter massivement pour lui», disent déjà certains d'un air désabusé. Ce sentiment ira croissant, et personne n'est en mesure de dire quelles proportions il prendra dans quinze jours. Car, de même que pour le 25 août, rien ne se passera en septembre pour répondre aux attentes de cette immense majorité qui a voté contre Eyadema le 21 juin, espérant qu'il partirait par les urnes. Tout au plus, l'UE décidera-t-elle de maintenir la suspension de son «aide» financière au Togo. Mais cela ne fera pas partir Eyadema.

Conclusion

Voici dans ses grandes lignes la situation politique qui prévaut aujourd'hui dans le pays. Il est illusoire de croire qu'un changement surviendra en faveur des forces démocratiques pour faire avancer la démocratisation. L'UE ou aucune autre force étrangère ne reviendra sur ces «élections présidentielles» ou ne forcera Eyadema à partir. L'histoire du «gouvernement de crise» est une stupidité politique dans le contexte actuel. Il faut finir par se faire à l'idée que l'UE n'apportera pas la démocratie aux Togolais ou aux autres africains sur un plateau d'argent. Ce n'est pas son «job». C'est à la classe politique togolaise et c'est aux classes politiques africaines de prendre le problème de la démocratisation par les cornes. C'est en faisant cela seulement qu'elles mettront à l'aise celles des forces démocratiques étrangères qui sont sincèrement désireuses d'apporter une contribution conséquente.

Si la classe politique togolaise ne parvient toujours pas à prendre le taureau par les cornes, c'est parce que les partis politiques de l'opposition n'ont pas atteint le niveau d'organisation nécessaire pour le permettre, et ne sont pas arrivés à une théorisation suffisante du problème politique fondamental global, celui du passage d'un régime autocratique néocolonial à un système politique démocratique et républicain. Les partis de l'opposition sont trop faibles parce qu'ils ne sont pas suffisamment organisés, qu'ils ne sont pas enracinés dans la masse de la population et parce qu'ils sont en réalité coupés de celle-ci. La force de l'opposition démocratique réside dans la force de la masse organisée et clairement informée.

Il faut souligner une idée importante. Le processus de la démocratisation n'est pas une fin en soi. Sa finalité est le développement des sociétés africaines, c'est-à-dire l'amélioration réelle des conditions d'existence dans les villages et dans les villes d'Afrique.

Le but des insurrections populaires des années 80-90 n'est donc pas de favoriser l'émergence d'une classe de politiciens professionnels qui s'entretienne dans le système autocratique au détriment de l'écrasante majorité de la population dont les conditions de vie se dégradent sans cesse. Le but de ces mouvements insurrectionnels est de mettre un terme à un système de gouvernement qui se nourrit de la misère du peuple à travers l'oppression de celui-ci, et de libérer les forces productives pour le bonheur de tous.

Il s'agit de changer et non de collaborer d'une façon ou d'une autre. C'est aussi ce que les forces démocratiques étrangères, qui s'intéressent aux processus en cours en Afrique, doivent comprendre.

Les échecs répétés des oppositions depuis le début de la transition démocratique accréditent de plus en plus l'idée suivant laquelle le seul moyen de réaliser le changement démocratique est le recours aux armes. Et pourtant, entre les voies collaborationnistes que l'on tente d'imposer et la voie armée, il y a encore d'autres possibilités qu'un parti de masse bien structuré peut exploiter pour réaliser le changement.

Sans doute la voie armée s'impose-t-elle quand toutes ces autres possibilités sont épuisées. Mais elles ne le sont pas encore. Elles ne sont même pas encore entamées. Elles attendent d'être imaginées et d'être mises en œuvre par des partis politiques déterminés à réaliser le changement et bien s’organiser pour le faire. Dans tous les cas, des partis d'opposition bien organisés et orientés vers le changement constituent le passage obligé, même pour la voie armée qui veut écarter le risque de ne pas échouer, ou de ne pas déboucher sur de nouvelles aventures autocratiques néocoloniales.
La conclusion pratique qui s'impose à travers la situation politique actuelle peut être formulée en une phrase : il faut renforcer chaque parti de l'opposition par une structure solide et par un enracinement plus étendu et plus profond au sein des masses populaires. Et il faut travailler pour que les partis qui le peuvent se regroupent pour constituer un front uni.
C'est ce travail qu'il convient d'accentuer au sein de la CDPA-BT. Il suppose que chaque membre du parti comprenne qu'il a un rôle à jouer en tant que membre d'une organisation, et que ce rôle exige de lui un minimum de sacrifice à consentir au profit de tous.

Lomé, le 22 septembre 1998.

Pour la CDPA-BT,
Le Premier Secrétaire
Prof. E. GU-KONU

 
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