Point sur la situation (Mars-Mai 2008)
OU EN SOMMES-NOUS ?
Le vieux régime d’Eyadema ne change pas. L’Opposition parlementaire, qui en est captive, est incapable d’imposer tout changement démocratique. Les chefs des partis du courant dominant de l’Opposition se livrent à une surenchère de propositions qui traduisent leur piétinement face au RPT et au régime. Tout cela en moment où la masse de la population vit dans une misère croissante que n’explique pas seulement la hausse scandaleuse des prix des produits de première nécessité. Par sa vacuité, l’Opposition parlementaire ne peut à elle seule faire face à cette situation. D’où la nécessité d’une opposition extra-parlementaire forte sous la forme d’un vaste mouvement : le MFAO.
1- Le régime n’a pas changé
Depuis les élections du 14 octobre, le régime politique institué par Eyadema père n’a pas changé. Le pays continue d’être aux mains des mêmes hommes, à travers la machine RPT et l’armée. Les vieux collaborateurs d’Eyadema ont seulement préféré s’éclipser pour donner une fausse impression de changement. En réalité, ils forment une sorte de cabinet de l’ombre. Ce sont eux qui prennent les décisions essentielles. Le 12e dialogue, le gouvernement dit d’union nationale et les législatives d’octobre 2007 ont consolidé cette situation.
Les dispositions prévues dans l’APG et que certains ont fait passer pour des mesures devant « consolider la démocratie » sont appliquées sélectivement en fonction des intérêts du régime et de son parti. C’est le cas des élections du 14 octobre ; c’est le cas aussi de cette histoire de « Vérité-Réconciliation » comme en témoigne la mise en place récente d’une commission pour cela.
Rien au sujet de la question de la constitution ou de l’impunité, deux questions prioritaires au sujet lesquelles le régime devrait accepter une réforme démocratique pour montrer sa volonté de procéder à un changement profond du vieux régime Eyadema. La réponse de Bawara à Olympio posant à l’occasion du 27 avril la nécessité d’une réforme de la constitution montre bien cette volonté des hommes du régime à ne pas procéder aux réformes susceptibles de permettre le changement du régime.
Ce refus n’est pas seulement le fait de ce que Agboyibo appelle avec une certaine duplicité « les conservateurs du parti au pouvoir ». C’est la position fondamentale du RPT et du régime Eyadema dont Faure est aujourd’hui le garant.
2- Une Opposition parlementaire captive et complice
Comme vous le savez, l’Opposition parlementaire se réduit aux 4 députés du CAR et aux 27 de l’UFC. La nature des institutions mises en place par le régime sous Eyadema et la volonté de faire obstacle à toute alternative politique possible ne permettent ni au Car, ni à l’UFC, d’imposer quelque réforme que ce soit à l’Assemblée pour réaliser le changement démocratique.
Au demeurant, les rivalités ataviques pour le pouvoir ou pour le leadership de l’Opposition opposent si fondamentalement ces deux partis qu’il est illusoire de croire qu’ils peuvent se mettre ensemble pour définir et conduire une politique commune dans l’intérêt du Peuple togolais. Ils ne peuvent faire rien d’autre que de continuer de rester à la traine du RPT et de passer le temps à poser de faux problèmes en se donnant des coups de patte dans l’espoir illusoire de gagner chacun les présidentielles éventuelles de 2010.
Dans tous les cas, revendiquer la cogestion de la dictature militaire ou continuer la guéguerre pour le leadership de l’Opposition ne fait pas une politique d’opposition parlementaire. Par contre, ces comportements politiques font le jeu du régime et de son parti.
3- Le 27 avril 2008 et la tentation d’une déformation de l’histoire du Togo.
Le régime et son parti viennent de commémorer officiellement le 27 avril 1960. Défilé militaire et tout le reste. C’est la deuxième fois depuis 1963. On s’est efforcé de faire passer cette manifestation pour l’expression d’une volonté de changement par rapport au passé. Mais au-delà du discours unioniste et réconciliateur, qui en a tiré en réalité un profit politique de la manifestation ? C’est évidemment le régime, son chef et son parti. Ce n’est pas l’Opposition démocratique. On reviendra sur la question.
Mais fait plus insidieux : la manifestation officielle est accompagnée d’un discours fortement négationniste et d’une volonté insistante de déformation de l’histoire de la lutte anticoloniale. Tout cela pour donner du crédit aux propos sur la « réconciliation nationale ». Les Togolais ne sont pas en guerre les uns contre les autres. Ils se sont insurgés contre un régime politique inacceptable. La meilleure façon de régler les problèmes politiques du pays n’est pas de créer de la confusion dans l’opinion pour faire passer des idées et des propositions douteuses.
4- L’UFC et la « Fédération des partis d’opposition »
Dans la logique de ces rivalités intestines l’UFC se satisfait, plus qu’il ne faut, d’avoir démontré à travers les résultats manipulés des législatives du 14 octobre qu’il est le premier parti d’opposition dans le pays. Elle revendique le droit exclusif de devoir être le seul désormais à définir et à conduire la politique d’opposition dans le pays.
D’où sa proposition d’une « Fédération des partis de l’Opposition ». On reviendra plus en détail sur cette proposition.
5- Le CAR et la « cogestion du pouvoir »
Réponse du berger à la bergère, Agboyibo propose pour sa part l’idée d’une « cogestion du pouvoir ». Rivalités ataviques pour le pouvoir ou pour la première place obligent. Puisque l’UFC a lancé une idée, pourquoi le CAR de son côté n’en émettrait pas une autre à lui opposer, quelle qu’elle soit par ailleurs ?
Mais l’idée de la « cogestion du pouvoir » est tout aussi vaine que celle de la « Fédération des partis de l’opposition ». En plus, elle est franchement dangereuse dans ce contexte de la lutte du peuple togolais pour le changement du système politique dans le pays.
En faisant cette proposition, Agboyibo et ses amis restent fidèles à eux-mêmes. Le chef du CAR ne surprend pas ceux qui ont eu le privilège de suivre sa politique du zigzag au sein de l’Opposition tout au long de ces 18 années de lutte pour la démocratie. On reviendra également sur la proposition.
6- Le « pacte national »… et le « sursaut patriotique » !
Nous naviguons en plein dans un bouillon de surenchère et d’effet d’annonce. Nos amis de la CDPA ne sont pas de reste. Eux aussi se sont annoncés au cours de leur Conseil national par deux propositions sous le bras : « Un pacte national pour la démocratie… » et « un sursaut patriotique… » ! Bien entendu, ils ont trouvé l’occasion de ressortir leur vieux slogan qu’ils ont donné l’impression d’avoir oublié depuis quelques temps : « Démocratie d’abord… ».
Un slogan par ailleurs fort ambigu. Veut-on nous dire aujourd’hui que le moyen le plus indiqué de faire « Démocratie d’abord, multipartisme ensuite » est d’accepter des postes ministériels dans un gouvernement contrôlé par une tendance politique qui entend pérenniser un régime anti-démocratique au pouvoir et qui, pour cela, fait donc tout pour barrer la route à l’alternance démocratique ?
La direction de la CDPA a toutefois un mérite : Après nous avoir présenté avec une rare constance l’APG comme un accord miracle pour « sortir le pays de la crise » elle en vient à estimer ce document « pas nécessairement parfait ». Toutefois, elle devrait avoir le courage d’aller plus loin en reconnaissant publiquement que c’est grâce à l’APG que le RPT a la majorité absolue à l’Assemblée. C’est l’APG qui a fixé en effet la composition et les modalités de fonctionnement de la CENI, des CELI et des Bureaux de vote, avec l’approbation du CAR, de la CDPA et de l’UFC. Dans ces structures, le RPT a partout une position dominante par rapport à celle des partis d’opposition. Ces structures ont ouvert en faveur du RPT un boulevard sur la fraude dont ils auraient d’ailleurs pu se passer sans risque de ne pas avoir la majorité à l’Assemblée!
Et puis, le discours est resté dangereusement ambigu et chargé de non-dits : un pacte national avec qui et pourquoi faire ? Pour « renforcer l’autorité de l’Etat » ? Un sursaut patriotique par qui ? Ensemble avec qui ? Et pourquoi faire ?
7- Sur fond de pauvreté, de précarité et de misère
Cette surenchère de propositions et d’effets d’annonces sur fond de sourdes rivalités se déroule dans un contexte social marqué par une pauvreté et une misère croissante pour la grande masse de la population. Ce n’est pas la peine d’insister ici sur ce drame social. Vous la connaissez déjà, ou la devinez bien. Elle n’est pas le résultat des récentes hausses scandaleuses des prix des premières nécessités. Elle plonge ses racines dans la nature du régime politique et dans les modalités par lesquelles ce vieux régime de dictature militaire gère la richesse publique. Les effets de la hausse sont seulement venus aggraver une situation déjà catastrophique pour la grande majorité de la population.
Montée du prix du pétrole, Marchés financiers, Mondialisation, Globalisation, Multinationales égoïstes… ? Oui certainement. Mais le rôle premier d’un Etat est d’assurer à sa population sécurité et protection. Certains Etats ont ainsi pris des mesures, certes insuffisantes, pour atténuer les effets désastreux du coût croissant des produits de première nécessité sur les conditions de vie de leurs populations : le Bénin, le Sénégal, la Côte d’Ivoire, même le Burkina… Le Gabon vient de s’y résoudre à son tour. Certains l’ont fait spontanément. D’autres sous la pression de la population.
Au Togo, rien de tel . Quand la population veut manifester, le pouvoir recours à l’arme de l’intimidation, de la menace ouverte ou voilée, de la corruption… pour l’en dissuader. Les mécanismes habituelles tendant à aggraver les conditions de vie continuent de fonctionner au même rythme qu’hier : les péages, la TVA, les tarifs douaniers, les taxes de toutes sortes, sans compter bien entendu les exactions de tout genre dans les rues des villes et sur les routes…
A la veille des législatives du 14 octobre et après les élections, Agboyibo et d’autres encore avaient dit à la population avec légèreté qu’après les urnes l’UE va déverser son argent sur le pays et tous les Togolais seront heureux ! La grande masse de la population attend toujours le bonheur. Les conditions de vie se sont aggravées depuis le scrutin. Pas seulement dans les couches populaires des villes, mais aussi et surtout dans les villages. La pauvreté et la misère continuent de tuer. La précarité de la vie est généralisée, pendant qu’en face, les hommes du pouvoir et leur entourage vivent dans une opulence scandaleuse. Ces faits aussi sont des preuves évidentes que la situation politique n’a pas changé, et que les rapports Population-Pouvoir sont restés les mêmes que sous Gnassingbé père.
Mais la capacité du pouvoir à continuer de mépriser ainsi la population et de la soumettre à l’oppression et à l’exploitation vient avant toute chose de l’inorganisation de celle-ci et de l’absence de tout contre-pouvoir réel dans le pays.
8- La vacuité de l’Opposition parlementaire, un danger pour l’avenir du pays
Dans cette situation catastrophique et face au RPT et à son régime, l’Opposition parlementaire se satisfait de critiques et de protestations épisodiques sans conséquence pour le pouvoir en place. Tout le discours politique de l’UFC et du CAR tourne désespérément autour de ces deux idées de « Fédération des partis d’opposition » et de « cogestion du pouvoir ». Sont venus s’y ajouter tout récemment le « pacte national pour la démocratie » et autre « sursaut patriotique… ». Tout cela toujours sur fond de rivalités triviales de leadership portées par des calculs politiciens en vue des éventuelles élections locales et des hypothétiques présidentielles de 2010.
Ce discours ne fait pas une politique ; et à plus forte raison une politique d’opposition parlementaire. Les Togolais qui veulent réellement le changement du système politique dans le pays n’ont pas intérêt à laisser le champ politique aussi vide pour le régime et son parti. Une opposition extraparlementaire forte et bien structurée est ainsi plus que jamais à l’ordre du jour. C’est un tort de croire qu’elle est forcément tournée contre les députés de l’UFC ou du CAR. Elle constitue un soutient inestimable pour une politique d’opposition parlementaire réelle et donnera plus de poids aux députés de l’Opposition face au RPT et son régime.
9- Une Opposition extraparlementaire forte et structurée : le MFAO
Les rivalités habituelles entre partis d’opposition pour le pouvoir ou pour la première place ont conduit à une grande frilosité à l’égard de l’idée d’une Opposition extra parlementaire forte et structurée. Il faut continuer de la clarifier pour éviter les confusions préjudiciables au combat pour la démocratie.
Beaucoup ont cru que l’idée était tournée contre l’Opposition parlementaire. C’est un tort. Comme nous venons de le dire plus haut, l’Opposition parlementaire est trop faible pour faire passer les réformes exigées par le changement démocratique. Elle a besoin du soutien d’une Opposition extra-parlementaire structurée en un vaste mouvement. Et ce soutien lui est naturellement acquis.
A condition toutefois qu’elle se donne une politique qui ne soit pas une politique de collaboration avec le vieux régime d’Eyadema transmis à Faure, ou politique d’accompagnement du pouvoir en place. A condition également que les députés de l’Opposition ne prennent pas leur présence dans l’hémicycle pour une fin en soi, et l’Assemblée comme une sorte d’antichambre pour les présidentielles de 2010.
Par ailleurs, certains chefs de parti n’ont vu dans l’Opposition extra-parlementaire qu’un regroupement des partis d’opposition qui ne sont pas représentés à l’Assemblée. C’est également un tort. Ce n’est plus le moment de rééditer ces « coalitions » dont la fragilité et le manque de perspective politique ont tant contribué à renforcer le régime depuis 1992.
En outre, penser l’Opposition extra-parlementaire en termes de regroupement de partis d’opposition non représentés à l’Assemblée participe à cette tendance déplorable à mettre la masse de la population à l’écart de la vie politique, et à n’y voir qu’un électorat passif comme la politique d’opposition dominante l’a fait depuis des années avec les conséquences néfastes en termes d’inefficacité de l’action politique d’opposition.
A la CDPA-BT, nous avons toujours dit dès 1996 que la force de l’Opposition sous un régime de dictature réside dans la force organisée de la masse de tous ceux qui aspirent au changement du système politique. La situation politique en cours de consolidation hypothèque gravement l’avenir démocratique du pays. L’Opposition extraparlementaire regroupe toute cette masse d’opposants qui n’acceptent pas cette situation, et estiment que la lutte pour le changement démocratique doit être poursuivie, et sur de nouvelles bases.
Mais pour jouer efficacement son rôle, cette masse d’opposants doit être organisée sous la forme d’un vaste mouvement dans lequel chaque femme, chaque homme, chaque jeune, sans distinction d’appartenance politique et qui continue d’aspirer au changement démocratique, peut trouver une place pour s’exprimer, agir ensemble avec les autres, contribuer au changement. Ceux qui parlent de « Démocratie d’abord… » devraient pourtant être les premiers à comprendre cela, sauf si leur slogan n’est qu’un des éléments de la politique spectacle.
C’est pour ce vaste mouvement que la CDPA-BT a commencé à faire campagne depuis des années (1998) en insistant sur la nécessité de faire émerger de la masse de la population « une force alternative d’opposition ». La concrétisation de cette force est le « Mouvement de la Force Alternative d’Opposition » (MFAO), mouvement pour la construction duquel il appelle tous ceux qui veulent poursuivre la lutte pour la démocratie dans le pays.
Lomé, le 03 Mai 2008.
Pour la CDPA-BT,
Prof. E. GU-KONU
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