KPATCHA, FAURE et la lutte pour la démocratie
L’affaire Kpatcha semble avoir sombré dans un pesant silence. Cela n’empêche pas d’y revenir. Il faut continuer de la suivre en la situant à tout moment dans le contexte politique et social du combat pour la démocratie dans le pays.
Comme on le sait, l’affaire est confiée par Faure à la justice. Il se trouve qu’en raison de la nature du régime, la justice togolaise n’est que l’apparence trompeuse d’une justice indépendante. Dans ce régime qui continue de fonctionner toujours sur la base de la constitution de 2002, tous les pouvoirs sont concentrés dans les mains de celui qui assume la fonction de chef d’Etat.
Rappelons en passant que la Constitution de 2002 fut arbitrairement taillée sur mesure par Eyadema, pour permettre à ce dernier de se porter candidat aux élections présidentielles autant de fois qu’il le veut, et d’en profiter pour créer les conditions d’une transformation progressive du régime en une monarchie héréditaire. Cette constitution concentre de droit tous les pouvoirs entre les mains du Président de la République.
C’est dans ce contexte politique où tous les pouvoirs sont donc concentrés entre les mains de Faure que ce dernier a recommandé à cette justice aux ordres une grande « fermeté » à l’égard de Kpatcha et de ses « complices ». Une recommandation qui prend du coup la force d’un ordre dans ce contexte politique togolais. En somme, comme d’habitude depuis des années, « la raison du plus fort… ».
Dans ce contexte politique, le Procureur de la République n’est en réalité qu’un chiffon rouge déployé pour amuser la galerie, en lui donnant l’impression que tout se passe dans la transparence d’une justice indépendante. Un rideau de fumée derrière laquelle la « force de la loi » évoquée par Faure dans son plaidoyer pro domo du 17 avril 2009 ressemble plutôt à la « loi de la force », qui a toujours été le principe de base du fonctionnement du régime despotique d’Eyadema depuis des années.
Tous les Togolais, et pas seulement eux, savent que depuis le 5 février 2005, de sourdes rivalités opposent les enfants d’Eyadema entre eux au sujet de la jouissance des biens et privilèges liés au pouvoir d’Etat légué à Faure. Les rivalités se sont intensifiées au fil du temps pour prendre la forme d’affrontements quasi permanents dans le clan, en particulier entre Kpatcha et son demi-frère.
Le discours à la Nation du 17 avril révèle bien cette situation scabreuse d’empoignades au sein du clan. Vraie ou montée de toutes pièces pour des fins faciles à deviner, la « tentative de coup d’Etat » n’est qu’une des conséquences prévisibles de cette situation, une situation elle-même résultat de la nature profonde du régime de dictature militaire échu à Faure, et des modalités de la transmission du pouvoir d’Etat le 5 février 2005, le jour même de l’annonce de la mort du père.
Tous les Togolais, et pas seulement eux, savent également que c’est par le double coup de force militaire et institutionnel perpétré au profit de Faure Gnassingbe que ce dernier est monté au pouvoir et s’y est consolidé jusqu’aujourd’hui. Nul n’ignore que parmi les enfants d’Eyadema, Kpatcha en particulier a participé avec rage au montage et à l’exécution de la sanglante répression grâce à laquelle Faure a pu être maintenu au pouvoir au lendemain de la mascarade électorale du 26 avril 2005.
Dire dans ces conditions que la nomination de Kpatcha comme ministre de la défense par son frère n’est qu’une manière de récompenser les tristes faits d’arme de Kpatcha au cours de ces semaines sanglantes n’est pas loin de la vérité. Du favoritisme doublé de népotisme, comme cela s’est passé tout au long du règne de Gnassingbe père. Que Kpatcha soit plus gourmand qu’il ne faut et, pour cela, vise plus haut en voulant évincer son demi-frère pour prendre tout le pouvoir, est dans la nature du régime d’Eyadema et dans la structure du clan.
Dans la relation des faits par le pouvoir lui-même, la « perquisition » au domicile de Kpatcha a dégénéré, comme on pouvait s’y attendre, en une fusillade nourrie par suite de l’intervention de la FIR (Force d’Intervention Rapide). Pour sauver sa vie, Kpatcha a dû prendre la fuite pour tenter de trouver refuge à l’Ambassade des USA, laquelle s’est gardée d’ouvrir ses grilles au fuyard, permettant ainsi son arrestation.
Dans un pays démocratique, une perquisition ne dégénère pas en un affrontement armé, sauf évidemment si la police, qui est habituellement chargée de ces types d’intervention qui relèvent de sa compétence, se retrouve en face d’une bande de malfrats, ou de mafieux.
En conséquence, dire que le Togo est devenu un Etat démocratique depuis la transmission arbitraire et violente du pouvoir d’Etat à Faure Gnassingbe, ou que « la démocratie est en marche » dans le pays depuis cette date, n’est qu’une manière de rouler la population et l’opinion extérieur dans la farine. C’est inadmissible.
Mieux que le double coup de force du 5 février 2005, et mieux que la répression grâce à laquelle Faure a pu se maintenir au pouvoir, la fusillade au domicile de Kpatcha est une preuve des preuves qui montrent que le régime politique n’a pas changé. Il continue d’être cette dictature militaire à pouvoir personnel contre laquelle le peuple s’est insurgé en 1990.
L’usage de la violence d’Etat pour la prise et la conservation du pouvoir continue d’y être au cœur de la pratique politique des hommes du pouvoir dans le pays. Le régime continue d’être fondé sur la capacité de violence d’une armée personnelle dont les chefs ont tout pour intervenir dans la vie politique du Togo. Et ils y interviennent chaque fois, impunément. Il est donc évident que rien ne les empêchera de continuer de le faire toutes les fois que le leur commandent les intérêts des détenteurs du pouvoir confondus à leurs propres intérêts.
Au Togo, « la loi de la force armée » ne cessera pas de bafouer « la force de la loi », tant que les Togolais n’accepteront pas de se mettre ensemble pour constituer une véritable force d’opposition. C’est pourquoi la CDPA-BT continue de lancer un appel dans ce sens de la constitution d’une opposition extraparlementaire forte et cohérente.
Ceux qui ont réduit la lutte pour la démocratie à une lutte concurrentielle entre chefs de parti d’opposition pour le fauteuil présidentiel ou pour la députation sont vite allés en besogne en croyant que l’idée d’une opposition extraparlementaire allait contre les partis représentés à l’Assemblée.
La proposition d’une opposition extraparlementaire forte et cohérente ne va pas à l’encontre de l’opposition parlementaire. L’opposition extraparlementaire n’exclue pas l’opposition parlementaire. Elle regroupe, sur la base d’une plateforme minimale, tous les partis, qu’ils soient ou non représentés à l’Assemblée, et toutes les organisations associatives de la mouvance de l’opposition.
L’opposition extraparlementaire constitue ainsi un point d’appui pour l’opposition parlementaire. A condition évidemment que les partis représentés à l’Assemblée acceptent de définir, de commun accord avec les autres partis d’opposition, une politique d’opposition parlementaire capable de faire avancer la lutte pour la démocratie dans le pays.
On retrouve ainsi le grave problème de la nécessité pour partis d’opposition de se battre ensemble sur la base d’une l’alliance forte et sérieuse que la CDPA-BT a commencé à proposer aux autres partis d’opposition depuis décembre 1992. (cf. La Charte d’Alliance (1992), la Nouvelle Opposition Démocratique (NOD, 1995).
Une alliance forte et sérieuse n’a rien de semblable à ces « Coalitions » boiteuses que les Togolais ont commencer à voir défiler sur la scène politique depuis le FOD-COD jusqu’à la fameuse « coalition des six », en passant par le COD I, le COD II et la CFD (Coalition des Forces Démocratiques) de la veille des présidentielles de 2003.
L’alliance est au contraire un cadre d’action constitué sur la base d’un objectif commun minimum qui ne laisse pas de place à la concurrence entre partis d’opposition pour le pouvoir dans les conditions imposées par le régime en place, et où les partis membres sont liés par un minimum de règles de comportement. C’est une telle alliance qui fait l’unité, ou si l’on veut, l’union de l’opposition.
La CDPA-BT est un parti d’opposition. Sa création date de 1990, autrement dit avant la proclamation du multipartisme en avril 1991. Depuis, elle continue d’être un parti d’opposition. Elle est toujours prête à travailler avec tous les autres partis d’opposition qui luttent pour l’instauration de la démocratie au Togo. Mais elle entend le faire dans le cadre d’une alliance solide et sérieuse. Elle n’entend pas se fondre dans un rassemblement hétéroclite sans une plateforme politique commune et sans une politique d’opposition concertée.
Les problèmes politiques togolais ne se réduisent pas à un problème électoral. Le Togo ne s’arrête pas à 2010. La lutte pour le changement démocratique n’est pas une lutte individuelle, ni un combat singulier. C’est une lutte collective.
Lomé, le 18 Mai 2009
Pour la CDPA-BT
Le Premier Secrétaire.
Prof. E. GU-KONU
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