CDPA-BT : YAYI BONI et la crise financière: « Nous sommes désarmés! »
Devant la crise financière, le Président du Benin (Afrique de l’Ouest) se dit « désarmé » comme ses pairs de cette région ouest africaine pourtant si riche de
ses 8 millions de Km2, de son marché de plus de 300 millions d’habitants et de ses ressources naturelles aussi immenses que diverses. Une situation
calamiteuse. Pour en sortir, les « Présidents des petits pays » d’Afrique de l’Ouest doivent se résoudre à dépasser l’émiettement de l’espace régional pour
arriver à faire de la CEDEAO un Etat capable d’organiser les richesses de la région au profit de ses citoyens. Cela suppose un préalable : une véritable
démocratisation des régimes politiques dans ces micros Etats de l’espace CEDEAO.
Interrogé le 26 septembre dernier (2008) par un journaliste sur la crise financière, M. Yayi Boni, (« Président d’un
petit pays » pour reprendre l’expression du journaliste en question) a répondu : « Nous sommes désarmés ».
Yayi Boni, banquier de sa profession, qui s’y connait donc, s’indigne de la décision prise par Georges Bush de juguler la crise
financière aux Etats-Unis en mettant à la disposition des grandes banques américaines en faillite la somme faramineuse de 710
milliards de dollars. Depuis d’ailleurs, l’Europe a emboité le pas à Bush en portant la mise à plus de 1300 milliards d’euros !
Yayi Boni se demande où Bush pourra-t-il bien prendre cet argent, et déclare qu’au bout du compte, ce sont les pays pauvres
qui vont payer. Ce qui n’est pas faux. Mais comme solution, le président béninois revendique une meilleure gouvernance
mondiale, puis se branche sur la réforme du Conseil de sécurité des Nations Unies en y réclamant deux sièges pour l’Afrique.
Remarquons, en passant, que voici plus de 20 ans que l’on parle de la réforme de l’ONU sans jamais qu’un petit pas soit fait
dans cette direction. Et les « petits pays » d’Afrique n’ont jamais réussi à amener à la raison les grandes puissances qui
contrôlent cette institution depuis sa création, en particulier les Etats-Unis.
Mais revenons au Président du « petit pays » béninois. Si M. Yayi se sent si « désarmé », c’est bien parce qu’il est
« Président d’un petit pays », comme la plupart de ces Etats issus du morcellement colonial de l’Afrique de l’Ouest. Des Etats
et des pays si petits qu’ils se retrouvent toujours « désarmés » devant les décisions des grandes puissances de ce monde
capitaliste globalisé, et leurs dirigeants sont obligés de s’écraser à chaque fois, plus souvent pour le malheur des peuples de la
région.
Et pourtant, du point de vue de son étendue comme de son poids démographique, l’Afrique de l’Ouest (pour ne prendre que
cette région du continent) n’est pas une entité géographique insignifiante : une superficie de près de 8 millions de km2, une
population de plus de 300 millions d’habitants, des richesses naturelles considérables... Le Président d’une Afrique de l’Ouest
qui ne serait plus un espace morcelé, cloisonné, balkanisé, mais un ensemble géopolitique et géostratégique unique avec un
marché de 300 millions d’habitants, n’aurait certainement pas été aussi « désarmé » devant la crise financière provoquée par la
faillite des géants de la finance.
Créé en mai 1975, la CEDEAO regroupe tous les Etats de la région, à l’exception aujourd’hui de la Mauritanie, qui
l’aura quitté en 2000. L’intention affichée lors de la création de cette énième organisation régionale ouest africaine était
« l’intégration régionale… », un concept pour le moins imprécis, permettant de faire tout, sauf l’unification des micros Etats de
la région en une unité politique forte et viable.
Et de fait, pendant plus de 30 ans, la CEDEAO n’a guère progressé, même pas vers l’objectif de « l’intégration régionale ». Le
résultat est plus qu’insignifiant : un chèque de voyage lancé 24 ans après la création de l’organisation, et dont l’objectif n’est
que de « faciliter le commerce intracommunautaire » ; un passeport de la CEDEAO lancé en 2001, mais qui reste totalement
inaccessible au grand nombre de la population ouest africaine ; un parlement de la CEDEAO créé depuis mars 2002, avec des
parlementaires désignés parmi les députés de parlements territoriaux le plus souvent très peu représentatifs de la population...
C’est dire que les institutions mises en place par la CEDEAO depuis plus de 30 ans, sont loin des préoccupations des peuples
d’Afrique de l’Ouest.
Ironie du sort. En 1980 encore, le voyageur qui traverse la frontière bénino-togolaise à Hillacondji pouvait voir, côté
Bénin, une grande pancarte portant le nom de l’organisation communautaire en français et en anglais, avec en dessous ses buts
et ses dispositions ; et côté Togo une petite affiche collée au mur, où on pouvait lire les mêmes dispositions, si on y met
vraiment de la bonne volonté. Puis, peu d’années après, plus rien des deux côtés. Et tout se passe chez les douaniers et les
policiers de part et d’autre de la frontière comme si ces agents de l’Etat n’ont jamais entendu parler de la CEDEAO. Même
phénomène à tous les postes frontaliers Togo-Ghana.
Par contre, les structures douanières et les structures de contrôle policier des voyageurs sont renforcées au fil du temps : des
magasins géants pour les douaniers ; et pour la police, des lieux de passages protégés de la vue, lieux par où les voyageurs sont
obligés de passer à la file indienne afin de se soumettre au racket méthodique des policiers, à l’abri de tout regard indiscret.
Cette situation n’est pas unique au Togo ou au Bénin. On la retrouve pratiquement à l’identique dans tous les postes frontaliers
de la région. M. Yayi Bony, ses collaborateurs et toute la classe politique béninoise sont parfaitement au courant d’une telle
situation, et savent qu’elle va à l’encontre de l’esprit et de la lettre de la CEDEAO.
Au lieu de profiter de la dévaluation imposée du francs CFA (1994) pour remettre en cause la structuration de l’espace
régional hérité de la colonisation en réalisant l’unité monétaire inscrite dans l’agenda de la CEDEAO, les chefs d’Etat des sept
pays concernés et leurs élites politiques se sont au contraire frileusement accrochés à l’ancien espace colonial français en
créant l’UEMOA, renforçant ainsi le clivage pays francophone/pays anglophones, au lieu de le réduire pour aller dans le sens
de l’intégration régionale fixée par le traité de la CEDEAO comme objectif à atteindre. Et ils ont agit ainsi comme si jamais
cette organisation régionale n’a jamais existé.
Tout s’est passé ainsi pendant plus de 25 ans comme si la CEDEAO était créée pour elle-même, une organisation africaine de
plus par rapport à celles qui occupaient la région ou s’y superposaient avant 1975, une sorte de grosse sangsue sur le corps déjà
anémié de la population ouest africaine ; dans tous les cas, une organisation créée de toute évidence pour empêcher
l’unification politique et économique réelle de la région.
Contrairement à ce que dit M. CHEIKH YÉRIM SECK dans son article publié par Jeune Afrique (20 février 2005), les
contrôles aux frontières des États membres de la CEDEAO n’ont pas « progressivement disparus ». Ils se sont renforcés au
contraire et sont devenus encore arbitraires, plus tracassiers et plus humiliants avant la création de l’organisation. Et tout cela
au mépris de la libre circulation des hommes et des biens, telle qu’elle est affirmée dans l’acte de création de la CEDEAO. En
plus, « l'union monétaire n’est pas réalisée » ; « l’intégration dans tous les domaines de l'activité économique… » continue de
piétiner ; « la construction du marché ouest-africain » est loin d’aboutir…
Le sentiment que donnent les chefs d’Etat de la région et les élites politiques qui les soutiennent ou s’opposent à eux,
est une volonté de garder, sous le couvert d’une prétendue organisation régionale, l’espace ouest-africain toujours aussi émietté
que pendant la période coloniale, afin d’avoir chacun la chance de rester, ou de devenir un jour la tête d’une souris, plutôt que
de voir émerger, à la place de cet espace balkanisé, un Etat unitaire respectable dans la jungle de la « mondialisation », et
capable de mettre en valeur les immenses ressources de la région pour le bien de la population ouest-africaine.
Sans doute, la main à peine invisible des forces extérieures qui maintiennent le continent africain en l’état est-elle très présente
derrière ce comportement des chefs d’Etat de la région et des élites qui se mettent à leur service ou qui s’opposent à eux. Ainsi,
interrogé sur les difficultés à réaliser l’intégration dans l’espace CEDEAO, l’ambassadeur nigérian Zimbabwe Kunle Adeyanju
l’affirme sans détour et en toute connaissance de cause : « L’interférence de pays en dehors de l’Afrique est un sabot dans la
roue de l’intégration », et parle à juste titre du « désir des anciens colonisateurs de maintenir [par ce biais] leur domination
politique, économique, militaire et socioculturelle sur leurs anciennes colonies » (XINHUA, 09.10.2008).
Mais au bout du compte, la responsabilité première incombe à la nature des micro-Etats ouest africains, aux dirigeants qui les
contrôlent et aux élites qui, d’une façon ou d’une autre, tirent leurs intérêts de cet émiettement de l’espace CEDEAO.
Dans la sombre perspective que dessine la crise du capitalisme financier à travers la faillite des conglomérats
bancaires des USA et d’Europe, le Bénin a beau devenir un « pays émergent » selon la terminologie à la mode dans le pays,
son chef d’Etat sera toujours « désarmé » devant les décisions des grands du monde « mondialisé ». Il en est de même des
autres chefs d’Etat de la région, y compris celui du Nigéria.
La faiblesse de l’Etat dans les « petits pays » d’Afrique de l’Ouest et ses conséquences sur la situation des peuples ouestafricains
renvoient à la question de l’implication de la société citoyenne de ces pays dans la vie politique les concernant. Une
implication indispensable pour trouver des solutions crédibles et durables aux multiples problèmes auxquels ces sociétés et
leurs Etats respectifs sont confrontés dans leurs relations avec les grandes puissances qui dirigent le monde.
Mais cette implication citoyenne n’est possible que dans un contexte politique véritablement démocratique. On retrouve ainsi
l’impératif d’une franche démocratisation des régimes politiques dans la région. Car, c’est une des conditions essentielles pour
faire émerger de la CEDEAO un Etat capable de contrôler et de mettre en valeur les ressources régionales au profit de la
population ouest africaine.
Lomé, le 16 Octobre 2008
Pour la CDPA-BT
Le Premier Secrétaire
Prof. E. GU-KONU
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